Pardonnés pour pardonner (Matthieu 18.21-35)

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Si je vous dis : « Nous sommes en 50 avant Jésus-Christ. Toute la Gaule est occupée par les Romains… Toute ? Non ! Un village peuplé d’irréductibles Gaulois résiste encore et toujours à l’envahisseur. Et la vie n’est pas facile pour les garnisons de légionnaires romains des camps retranchés de Babaorum, Aquarium, Laudanum et Petibonum ».

J’imagine que vous aurez toutes et tous reconnus, la fameuse et la cultissime phrase d’introduction des bandes dessinées d’Astérix. Les aventures d’un village gaulois face à l’envahisseur romain qui s’en sort à chaque fois grâce à la potion magique du druide Panoramix. Mais comme le savent bien les connaisseurs de cet univers, tout n’est pas rose dans le village. Souvent, les discussions se terminent ainsi : par un certain nombre de coups donnés et reçus, une jolie baston comme on dit par chez moi. Tout cela à cause de problèmes de communication, de petites phrases dites telles que « Il est pas frais ton poisson ». entrainant une blessure pour le poissonnier, une rancœur vive, et une colère qui se traduit en acte.

Ah, qu’il est difficile de pardonner, de ne pas traduire son émotion en rancœur ou en acte violent dans ce petit village gaulois. Et il en est parfois de même pour nous qui vivons en France, sur les territoires de la Gaule de l’époque. Il en est de même pour nous aussi dans l’Église qui peut parfois ressembler à un petit village d’irréductibles chrétiens et pour nous d’irréductibles protestants au milieu de la Beauce. Pour moi, en tout cas, il n’est pas toujours facile de pardonner.

Alors, pourquoi le faire ? Qu’est-ce que ça change ?

La Bible nous parle souvent de pardon entre les hommes, mais aussi de pardon dans la communauté chrétienne. Je vous propose de lire Matthieu 18.21-35 :

« 21 Alors Pierre s’approcha de Jésus et lui demanda : Seigneur, si mon frère se rend coupable à mon égard, combien de fois devrai-je lui pardonner ? Irai-je jusqu’à sept fois ?

22 – Non, lui répondit Jésus, je ne te dis pas d’aller jusqu’à sept fois, mais jusqu’à soixante-dix fois sept fois. 23 En effet, il en est du royaume des cieux comme d’un roi qui voulut régler ses comptes avec ses serviteurs. 4 Lorsqu’il commença à compter, on lui en présenta un qui lui devait soixante millions de pièces d’argent. 25 Comme ce serviteur n’avait pas de quoi rembourser ce qu’il devait, son maître ordonna de le vendre comme esclave avec sa femme et ses enfants ainsi que tous ses biens pour rembourser sa dette. 26 Le serviteur se jeta alors aux pieds du roi et, se prosternant devant lui, supplia : « Sois patient envers moi et je te rembourserai tout. » 27 Pris de pitié pour lui, son maître le renvoya libre, après lui avoir remis toute sa dette.

28 À peine sorti, ce serviteur rencontra un de ses compagnons de service qui lui devait cent pièces d’argent. Il le saisit à la gorge en criant : « Paie-moi ce que tu me dois ! » 29 Son compagnon se jeta à ses pieds et le supplia : « Sois patient envers moi, lui dit-il, et je te rembourserai tout. » 30 Mais l’autre ne voulut rien entendre. Bien plus : il alla le faire jeter en prison en attendant qu’il ait payé tout ce qu’il lui devait.

31 D’autres compagnons de service, témoins de ce qui s’était passé, en furent profondément attristés et allèrent rapporter toute l’affaire à leur maître. 32 Alors celui-ci fit convoquer le serviteur qui avait agi de la sorte : « Serviteur mauvais ! lui dit-il. Tout ce que tu me devais, je te l’avais remis parce que tu m’en avais supplié. 33 Ne devais-tu pas, toi aussi, avoir pitié de ton compagnon, comme j’ai eu pitié de toi ? » 34 Et, dans sa colère, son maître le livra aux bourreaux jusqu’à ce qu’il ait remboursé toute sa dette.

35 Voilà comment mon Père céleste vous traitera, vous aussi, si chacun de vous ne pardonne pas du fond du cœur à son frère. »

En voilà un joli texte pour parler du pardon. Nous sommes dans la conclusion d’une partie de l’Évangile selon Matthieu où Jésus se trouve avec ses disciples et les enseignent sur la communauté qu’ils forment, sur ce qui deviendra l’Église.

Pierre pose une question qui semble anodine, mais qui a son importance. Il demande à Jésus : combien de fois, il doit pardonner son frère qui lui aurait fait du mal. Autrement dit, il s’interroge sur les limites à donner au pardon, jusqu’à quel point pardonner dans la communauté.

En posant cette question, Pierre sent que sa vision change. Il suggère de pardonner jusqu’à sept fois, pensant proposer quelque chose de nouveau, la tradition des rabbins estimait que pardonner trois fois suffisait. Or, Pierre propose non trois, mais sept fois. En plus, vous me direz sept dans la bible, c’est quand même le chiffre de la plénitude donc Pierre offre un pardon complet.

Mais Jésus lui montre qu’il ne va pas assez loin, que le nombre de fois où il pardonne n’a pas d’importance. Les disciples doivent continuer à pardonner sans compter, soixante-dix fois sept fois. Le pardon n’a pas de limites au sein de la communauté. J’imagine bien la réaction de Pierre et des autres disciples à ce moment. Ils ont dû se dire que c’était impossible de pardonner autant. Jésus va, alors, leur expliquer cette exigence en leur racontant la parabole du serviteur impitoyable. Une histoire en trois temps qui nous fait découvrir plusieurs relations : celle d’un roi et de son serviteur, celle de deux serviteurs entre eux, et celle des serviteurs témoins.

Nous pourrions nous demander ensemble ce matin, à la place de quel personnage de l’histoire, nous mettons nous (le roi, le serviteur, ou des témoins de la scène) ? Et à quel moment on arrive à nous identifier à eux ? Tout cela va être important pour nous approprier ce passage.

Par l’histoire qu’il raconte, Jésus veut amener ses disciples, comme souvent, à changer de perspective sur les choses, à voir les choses dans un sens différent. [1. Un changement de perspective : nous sommes pardonnés par la grâce de Dieu]. Dans sa question, Pierre était celui qui pardonne. Mais dans notre passage, celui qui remet la dette de son serviteur ? C’est le roi. Pour ceux qui ont rencontré le Royaume de Dieu, le pardon est comme l’acte de ce roi qui décide de libérer le serviteur de sa dette. Cette dette est tellement grande, elle représente mille fois le revenu annuel de la Galilée, de la Judée, de la Samarie et de l’Idumée réunies. Or, cette dette est l’équivalent du péché. Elle est ce que nous devons à Dieu à cause de toutes les fois où nous nous détournons de lui, toutes les fois où je ne fais pas sa volonté, toutes les fois où l’orgueil me prend, toutes les fois où je peux ressentir de la colère contre un ami, de la jalousie envers mon frère, ou de la convoitise envers ce que l’autre a… La liste pourrait être encore grande, tant des choses peuvent me faire manquer le but qu’est ma relation à Dieu.

Je me rends bien compte qu’il m’est impossible de rembourser cette dette par moi-même, tout comme c’est le cas pour le serviteur. Même le fait qu’il devienne esclave ne suffit pas, même le fait que je fasse tous les efforts du monde pour plaire à Dieu ne suffirait pas.

Malgré cela, le serviteur demande au roi du temps pour la rembourser. « Sois patient avec moi … Et je te rembourserai tout ». Quelle demande naïve, pourrions-nous penser. Mais n’est-ce pas un peu comme quand parfois, je me dis, je vais faire un peu plus d’efforts, je vais aller à l’église, je vais participer au maximum d’études bibliques, je vais lire plus ma bible, plus prier. Quelle est ma disposition de cœur quand je me dis qu’il faut que je fasse des efforts, est-ce que je le fais pour la gloire de Dieu, simplement par sentiment de culpabilité devant le roi envers lequel je me sens redevable ou par orgueil en pensant que je suis capable de me sauver moi-même ?

Jésus nous rappelle que le pardon est la grâce de Dieu. C’est le roi qui a décidé de ne pas faire payer sa dette au serviteur, ce n’est pas une question d’effort. Avant de penser à pardonner mon prochain, c’est Pierre, c’est nous, c’est toi et moi qui avons besoin d’être pardonnés, pardonnés de notre dette impossible à remboursable, pardonnés par Dieu ce roi qui est le seul à pouvoir le faire. Ce roi qui dans sa grâce et sa compassion pour nous est venu sur cette terre en Jésus pour se donner sur la croix et prendre sur Lui nos fautes. Est-ce que nous nous rendons compte de cette grâce ? Alors même que nos péchés s’accumulent depuis des années chaque jour, et peut-être même chaque heure et qu’ils ne pourront jamais être payés, Dieu nous dit : « Je te libère de cette dette ».

Mais cette grâce n’est pas seulement passive… La suite du texte et l’attitude du serviteur face à celui qui s’est endetté envers lui nous le montrent. J’imagine que comme moi, et comme les compagnons du serviteur témoins de la scène, ce qu’il fait vous choque, vous dérange. Comment, lui qui s’est fait rembourser une dette quasiment impossible à restituer peut-il ne pas faire grâce à son compagnon qui a une dette moindre au point de le jeter en prison ? C’est choquant quand même… De la même manière, le roi va être choqué en apprenant ce qu’il s’est passé et va revenir sur sa décision de grâce pour son serviteur.

Cette réaction arrive, car par son action, le roi nous sort de la logique habituelle d’endettement/remboursement. Il nous fait passer à une logique d’endettement/grâce. [2. La conséquence du pardon de Dieu devient alors le pardon pour nos frères et sœur]. Par cette parabole, Jésus nous montre que le pardon de Dieu doit avoir des répercussions dans son Église. Ainsi, il ne suffit pas, comme le serviteur méchant, de prétendre être pardonné, tout ça pour prouver ensuite par nos actes que nos vies n’ont pas été changées. Le pardon de Dieu est dynamique, il vient changer la vie. Une personne qui a fait l’expérience du pardon et de la grâce de Dieu sera transformée, ce qui l’amènera à essayer de donner le même pardon que celui reçu de Dieu. Jésus le rappelle, ce pardon vient du fond du cœur. Ce n’est pas évident, je vous l’accorde. Tant de fois, j’ai du mal à pardonner un frère, une sœur dans l’Église, à pardonner une personne qui parle trop, qui a pu dire des choses qui m’ont blessée, des choses qui restent dans ma tête. Il m’est difficile d’avoir un vrai lien avec cette personne, un lien personnel et aimant.

Peut-être que pour m’aider à pardonner, je devrais me rappeler que la clé du pardon est d’arrêter de me concentrer sur ce que les autres m’ont fait, mais de me concentrer sur ce que Jésus a fait pour moi, sur ce pardon offert par Dieu, ce pardon immérité. Oui peut-être qu’en nous décentrant de nous-mêmes, et en nous concentrons sur l’œuvre de Dieu en Jésus, nous arriverons à nous laisser être transformés par le Saint-Esprit, et nous arriverons à pardonner nos frères et nos sœurs dans l’Église, et même autour de nous dans le monde.

Et je crois vraiment que [3. Ce pardon entre frère et sœur deviendra un véritable témoignage de l’Église pour le monde]. Jésus dit en Jean 13.35 : « A ceci, tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples : à l’amour que vous aurez les uns pour les autres ». Quand je vois l’actualité autour de nous, je crois que le monde à vraiment besoin de ce renversement de valeurs qu’amène le Royaume des cieux, qu’amène Jésus. Ces valeurs dont le pardon fait partie. Il suffit d’observer par exemple le procès qui a eu lieu entre Amber Heard et Johnny Depp. Ce procès d’un couple médiatisé qui s’est déchiré au point de se retrouver au tribunal l’un accusant l’autre de violence, et l’autre l’accusant de diffamation. Quelle terrible image de l’amour, et de l’absence de pardon alors même qu’à la suite de ce procès Amber Heard dira être toujours amoureuse de Johnny Depp. Le pardon ne justifie ni la violence ni la diffamation, mais le pardon permet d’avancer vers la liberté plutôt que de rester bloqué dans une logique d’endettement/remboursement.

J’ai, en revanche, pu voir la vidéo d’un procès aux États-Unis où le frère d’un homme tué a dit à l’accusée devant la cour : « Si vous êtes vraiment désolée, je le dis pour moi-même, je vous pardonne. Et si vous le demandez à Dieu, il vous pardonnera ». Quel témoignage pour la société dans laquelle nous vivons, quel témoignage de la grâce de l’Évangile ! Et ça a été le cas puisque cette vidéo a été relayée par de nombreux médias.

Oui, le pardon que nous nous donnons les uns aux autres sera visible dans la société qui nous entoure, elle viendra nous interroger se questionner sur la source de ce pardon, sur Dieu.

Revenons à notre village gaulois, comme vous le savez sûrement, les albums d’Astérix ne terminent jamais sur une bagarre, sur un problème dans le village. Bien au contraire, les aventures vécues par les villageois les amènent à se pardonner mutuellement et à finir joyeux sur le fameux banquet qui marque la fin de chaque BD.

Alors conscients de la grâce et du pardon que le Seigneur nous offre, apprenons à compter sur Lui pour devenir des pardonnés qui pardonnent à leur tour ! Vivons ce pardon dans notre quotidien.

Amen
(Joachim Brunel)

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