
Qui est le plus grand parmi nous ? C’est le genre de question que les disciples se sont posé entre eux. Une question qui nous paraît bien arrogante. Ils n’avaient même pas osé dire à Jésus qu’ils se posaient cette question.
Mais Jésus a entendu leur conversation, il a entendu leur pensée.
Cette question de savoir qui est le plus grand nous semble orgueilleuse et il se pourrait que nous nous disions en nous-mêmes : « moi je ne me pose pas ce genre de question ».
Pourtant, à chaque fois que nous pensons savoir mieux que tout le monde ce qu’il faut faire, n’y a-t-il pas une similitude avec le questionnement des disciples ?
Par exemple :
- Moi, si j’étais à la place de ces parents, je ne ferais pas comme ça avec mes enfants, je ferais mieux. Les enfants obéiraient plus, ils dormiraient mieux la nuit, ils auraient de meilleures notes à l’école, ils mangeraient des épinards.
- Moi, si j’étais au conseil de l’Église, j’aurais de meilleures idées.
- Ou alors : moi je sais ce qu’il manque à l’Église, je vois des choses que d’autres ne voient pas et si on m’écoutait davantage, l’Église remplirait mieux sa mission.
On ne se demande peut-être pas entre nous qui est le plus grand, mais il se pourrait que nous nous demandions qui a la meilleure vision.
Le mois dernier, nous en avions parlé, j’avais commencé à lire ce passage qui se trouve dans l’Évangile selon Marc. Nous avions lu la première partie du texte, je vous propose aujourd’hui de lire la 2e partie.
Et pour bien comprendre le texte, nous allons faire comme dans les séries télé, je vais résumer la première partie.
Nous sommes au chapitre 9 de l’Évangile selon Marc.
À partir du verset 33, les disciples discutent entre eux pour savoir qui est le plus grand.
Jésus leur répond en prenant un enfant. À l’époque, l’enfant était considéré comme un être inférieur. Ce n’était pas l’enfant roi, mais l’enfant sans importance. Jésus le place au milieu d’eux. C’est la place centrale.
Et Jésus leur dit (je paraphrase) : celui qui veut être le premier doit être le serviteur de tous, même des personnes considérées comme sans importance comme cet enfant.
Après cela, le disciple Jean lui parle d’un homme qui chassait des démons au nom de Jésus, mais qui ne faisait pas partie de leur groupe. Alors les disciples l’ont empêché de chasser les démons.
Jésus leur demande de ne pas empêcher qui que ce soit sous prétexte qu’ils ne font pas partie du groupe. Ce qui compte, c’est la foi en lui, ce n’est pas l’appartenance à un groupe particulier.
Là encore, Jésus leur a demandé de faire de la place.
Faire de la place à celui qui, aux yeux de la société, n’a pas d’importance.
Faire de la place à celui qui ne fait pas partie de leur groupe.
Et dans les versets que nous allons regarder aujourd’hui, Jésus poursuit son enseignement.
Il va parler d’un verre d’eau. Il va parler de quelqu’un qui fait trébucher les petits. Puis il va parler de la main, du pied et de l’œil. Et enfin, il va parler du sel et de la paix.
À première vue, on pourrait avoir l’impression que Jésus passe d’un sujet à l’autre. Mais en réalité, tout cela est lié. Depuis le début du passage, il répond à une même question : Comment être disciple de Jésus ?
Prenons le texte en Marc 9.41-50.
41Et quiconque vous donnera à boire une coupe d’eau parce que vous appartenez au Christ, amen, je vous le dis, il ne perdra jamais sa récompense.
42Mais si quelqu’un devait causer la chute de l’un de ces petits qui mettent leur foi en moi, il vaudrait mieux pour lui qu’on lui attache autour du cou une meule de moulin et qu’on le lance à la mer.
43Si ta main doit causer ta chute, coupe-la ; mieux vaut pour toi entrer manchot dans la vie que d’avoir tes deux mains et d’aller dans la géhenne, dans le feu qui ne s’éteint pas [ 44]. 45Si ton pied doit causer ta chute, coupe-le ; mieux vaut pour toi entrer infirme dans la vie que d’avoir tes deux pieds et d’être jeté dans la géhenne [ 46].
47Et si ton œil doit causer ta chute, arrache-le ; mieux vaut pour toi entrer borgne dans le royaume de Dieu que d’avoir deux yeux et d’être jeté dans la géhenne, 48où leur ver ne meurt pas, et où le feu ne s’éteint pas.
49Car chacun sera salé de feu. 50Le sel est une bonne chose ; mais si le sel perd sa saveur, avec quoi l’assaisonnerez-vous ? Ayez du sel en vous-mêmes, et soyez en paix les uns avec les autres.
[1. La bonté ne cherche pas la reconnaissance]
La première chose que j’aimerais souligner, c’est que la bonté ne cherche pas la reconnaissance. C’est ce que je déduis du verset 41.
Jésus dit :
41Et quiconque vous donnera à boire une coupe d’eau parce que vous appartenez au Christ, amen, je vous le dis, il ne perdra jamais sa récompense.
Un verre d’eau, c’est assez significatif comme exemple.
Jésus vient de parler du Royaume de Dieu, de la grandeur, du service, des disciples.
Et maintenant, il parle d’un verre d’eau. Pourquoi ? Parce que dans le Royaume de Dieu, les choses qui comptent ne sont pas forcément les choses qui se voient le plus.
Un verre d’eau, c’est un petit geste. Ce n’est pas un grand projet. On écrit rarement un article sur quelqu’un qui a donné un verre d’eau. Ça ne fait pas partie des activités de l’Église inscrites dans le rapport d’activité.
Et pourtant, Jésus dit :
« Il ne perdra pas sa récompense. »
Pourquoi ce geste compte-t-il autant ?
Parce qu’il est fait au nom de Jésus. Autrement dit, ce geste est fait dans la logique de Jésus. C’est un geste qui consiste simplement à prendre soin de quelqu’un.
Nous pouvons avoir tendance à penser que pour servir Dieu, il faut faire quelque chose de grand : il faut avoir un ministère, il faut avoir un projet, il faut avoir une responsabilité.
Mais Jésus met en avant le verre d’eau.
Dans le Royaume de Dieu, les choses importantes sont les petites choses.
- Encourager quelqu’un malgré ses limites.
- Prendre des nouvelles.
- Faire une place à quelqu’un.
- Aider quelqu’un sans attendre qu’on nous remercie.
- Prendre soin d’une personne considérée comme moins importante.
- Accueillir quelqu’un qui vient pour la première fois.
- Etc.
Toutes ces choses peuvent sembler petites, mais aux yeux de Jésus, elles ont une grande importance.
Et si on extrapole, je pense qu’elles nous libèrent de la fameuse question, à savoir : est-ce que quelqu’un voit ce que je fais ?
C’est une question qui peut facilement surgir et s’immiscer dans notre vie malgré soi, surtout dans une petite communauté comme la nôtre.
- Nous pouvons faire quelque chose de bien, mais attendre que quelqu’un le remarque.
- Nous pouvons servir, mais être déçus si personne ne nous remercie.
- Nous pouvons nous investir, mais être frustrés si quelqu’un d’autre reçoit davantage de reconnaissance.
Et cela peut devenir épuisant.
Parce que si l’une de nos motivations pour servir est la reconnaissance des autres, nous serons toujours dépendants du regard des autres.
Jésus nous propose quelque chose de différent.
Il nous propose de servir en donnant un verre d’eau, un geste qui passe souvent inaperçu.
Je pense qu’il nous dit, en quelque sorte : « vous n’avez pas besoin que tout le monde voie ce que vous faites. Vous n’avez pas besoin d’avoir la meilleure idée, la meilleure vision. »
Cela veut dire que nous pouvons faire du bien sans avoir besoin d’être au centre. Nous pouvons servir sans avoir besoin que notre nom soit associé au projet.
Nous pouvons nous réjouir lorsqu’une autre personne fait quelque chose de bien, même si personne ne nous remarque.
Et cela rejoint ce que Jésus disait déjà dans les versets précédents..
Les disciples voulaient savoir qui était le plus grand.
Jésus leur demande de servir un enfant, un être de moindre importance.
Puis il leur demande de faire de la place à un disciple qui n’appartient pas à leur groupe.
Et maintenant, il leur parle d’un verre d’eau.
À chaque fois, Jésus déplace leur regard. Les disciples regardent leur propre importance. Jésus leur demande de regarder les autres.
La grandeur dans le Royaume de Dieu ne consiste pas à occuper le plus de place. Elle consiste à être capable d’en faire pour les autres.
Et cela nous amène à notre deuxième point où il est question de notre responsabilité de disciples.
[2. La grâce n’annule pas la responsabilité]
Au verset 42, Jésus dit :
42Mais si quelqu’un devait causer la chute de l’un de ces petits qui mettent leur foi en moi, il vaudrait mieux pour lui qu’on lui attache autour du cou une meule de moulin et qu’on le lance à la mer.
Nous retrouvons ici l’expression « ces petits ».
Il ne s’agit plus simplement des enfants dont Jésus parlait au début. Il parle maintenant de ceux qui croient en lui et qui peuvent être considérés comme fragiles dans la foi ou vulnérables.
Jésus nous dit : « Ne faites pas tomber ces personnes. »
Le verbe utilisé dans le texte grec est skandalizō.
Il signifie notamment faire trébucher, devenir une occasion de chute.
Il ne s’agit donc pas forcément de vexer quelqu’un. Jésus parle de quelque chose de beaucoup plus sérieux. Il parle de notre influence sur la foi des autres.
Depuis le début, les disciples cherchent à savoir qui est le plus grand. Ils ont rencontré quelqu’un qui servait Jésus, mais qui n’était pas dans leur groupe, et ils ont voulu l’en empêcher.
Maintenant, Jésus leur parle de ceux qui pourraient être fragilisés par leur comportement. Jésus est en train de dire que notre manière de vivre a des conséquences sur les autres.
Nous pourrions être tentés de penser que la foi est une affaire personnelle. Mais ce n’est pas vraiment la vision de Jésus.
Notre manière de vivre peut encourager quelqu’un, mais elle peut aussi le décourager.
Notre manière de parler peut aider quelqu’un à comprendre l’Évangile, mais elle peut aussi donner une image complètement déformée du christianisme.
Notre manière de nous comporter dans l’Église peut donner envie à quelqu’un de s’approcher de Jésus, mais elle peut aussi donner envie à quelqu’un de partir.
Souvent, nous ne nous rendons pas compte de l’impact positif ou négatif de nos paroles ou notre comportement. C’est une invitation à y être d’autant plus attentifs.
Ensuite, Jésus utilise une image encore plus radicale, nous y trouvons le même verbe faire chuter – skandalizō. Il dit au verset 43 :
43Si ta main doit causer ta chute, coupe-la ; mieux vaut pour toi entrer manchot dans la vie que d’avoir tes deux mains et d’aller dans la géhenne, dans le feu qui ne s’éteint pas
Il dit la même chose pour le pied, puis pour l’œil.
Il ne faut évidemment pas comprendre ces paroles comme une invitation à se mutiler. Jésus utilise ici une image volontairement choquante.
Il veut nous faire comprendre que les tentations et le péché ne doivent pas être pris à la légère.
Nous sommes appelés à tenir ensemble deux vérités. D’une part : la grâce. Et d’autre part, notre responsabilité.
La grâce signifie que nous sommes sauvés gratuitement, par le moyen de la foi, indépendamment de nos œuvres. Nous sommes sauvés par Jésus. Nous dépendons de sa grâce.
Mais notre manière de vivre reste importante. Puisque nous avons reçu la grâce, nous devons prendre au sérieux ce qui nous éloigne de Dieu.
Jésus nous invite à nous poser la question : qu’est-ce qui, dans ma vie, m’empêche d’avancer avec Dieu ? Parce que si je n’avance pas avec Dieu, est-ce que j’ai vraiment compris et saisi la grâce ?
Jésus nous invite non seulement à réfléchir, mais aussi à agir.
- Si une habitude nous détruit, il faut certainement y renoncer.
- Si une relation nous entraîne constamment loin de Dieu, il faut peut-être poser des limites, voire y renoncer.
- Si notre manière de fonctionner nous conduit toujours aux mêmes conflits, il faut peut-être accepter de changer.
C’est cela que Jésus veut dire quand il dit : « Coupe ta main. »
Il ne parle pas d’automutilation. Il parle de fermeté dans la manière de traiter ce qui nous éloigne de Dieu.
Dans les paroles de Jésus, la géhenne est une image du jugement de Dieu, de la séparation d’avec Dieu. Le mot vient de l’expression hébraïque : Gé-Hinnom, c’est-à-dire : la vallée de Hinnom, près de Jérusalem.
Dans l’Ancien Testament, c’était un lieu associé à des pratiques condamnées par Dieu, comme les sacrifices d’enfant.
Jésus reprend cette image pour parler des conséquences du péché et du jugement. L’objectif n’est pas de nous terroriser, ni de nous pousser à nous mutiler, mais de nous faire prendre conscience que ce qui nous éloigne de Dieu est décisif. Jésus nous appelle à choisir la vie avec lui.
Mieux vaut ne pas se laisser entrainer par ce qui nous éloigne de Dieu, et recevoir la vie, plutôt que de s’éloigner de Dieu, et de finir loin de sa présence.
Ensuite, Jésus poursuit par la paix.
[3. La fidélité ne suscite pas des querelles, mais favorise la paix]
Jésus termine par cette parole du verset 50 :
50Le sel est une bonne chose ; mais si le sel perd sa saveur, avec quoi l’assaisonnerez-vous ? Ayez du sel en vous-mêmes, et soyez en paix les uns avec les autres.
Si nous avons suivi tout le passage, nous retrouvons encore une fois le même problème.
Les disciples se disputaient pour savoir qui était le plus grand. Ils ont voulu empêcher un autre disciple de servir Jésus parce qu’il ne faisait pas partie de leur groupe.
Et Jésus termine en disant :
« Soyez en paix les uns avec les autres. »
Les disciples pensent en termes de comparaison, ou de compétition. Jésus les appelle à la paix.
Ils se demandent : « Qui est le plus grand ? »
Jésus leur montre : « Comment devons-nous servir les autres et leur faire de la place ? »
Et maintenant il leur dit : « Soyez en paix les uns avec les autres. »
Cela nous rappelle que la fidélitéà Jésus mène à la paix entre disciples et non au conflit.
- Nous pouvons avoir des convictions théologiques.
- Nous pouvons penser qu’une manière de faire est meilleure qu’une autre.
- Nous pouvons même avoir raison sur certains sujets.
Mais que faisons-nous de cette conviction ?
- Est-ce qu’elle nous rend plus humbles ? Ou est-ce qu’elle nous rend plus prétentieux ?
- Est-ce qu’elle nous permet de mieux servir ? Ou est-ce qu’elle nous donne envie de contrôler les autres ?
- Est-ce qu’elle nous pousse à construire ? Ou est-ce qu’elle nous pousse à nous diviser ?
Jésus nous dit : « Ayez du sel en vous-mêmes, et soyez en paix les uns avec les autres. »
Le sel est une image parlante. Il donne du goût, il transforme ce qu’il touche.
Par ailleurs, dans la Bible, le sel évoque aussi la fidélité et l’alliance.
Dans l’Ancien Testament, le sel est associé à l’idée d’une alliance durable, fidèle, qui ne se corrompt pas. On parle même d’une « alliance de sel ». Le sel représente quelque chose qui demeure, qui résiste à la dégradation.
Quand Jésus dit : « Ayez du sel en vous-mêmes », il ne nous demande donc pas simplement d’avoir une bonne influence sur les autres. Il nous appelle aussi à être des personnes fidèles, des personnes dont la vie reste attachée à Dieu.
Être « salé », c’est en quelque sorte laisser la fidélité de Dieu transformer notre propre manière de vivre, afin que notre fidélité à Jésus puisse ensuite se voir dans nos relations avec les autres.
Jésus nous invite à être des personnes qui apportent quelque chose de bon autour d’elles. Pas des personnes qui ont toujours besoin d’avoir le dernier mot. Mais des personnes qui contribuent à la paix.
Et là encore, cela commence par nous-mêmes. Jésus ne dit pas : « Allez mettre du sel dans les autres. »
Il dit : « Ayez du sel en vous-mêmes. »
Avant de vouloir changer les autres, regardons ce que Dieu veut faire en nous.
C’est une manière très différente de vivre nos relations, et cela rejoint tout le passage.
Les disciples veulent être grands, Jésus leur apprend à servir.
Ils veulent contrôler ceux qui ne sont pas de leur groupe, Jésus leur apprend à faire de la place.
Ils pourraient devenir une occasion de chute pour les autres, alors Jésus leur demande de prendre leur responsabilité au sérieux.
Et il termine par cette exhortation : « Soyez en paix les uns avec les autres. »
[Conclusion]
Pour conclure, ce passage nous ramène encore une fois à la question du début du chapitre.
Les disciples voulaient savoir : « Qui est le plus grand ? »
Jésus ne leur répond pas en leur donnant un classement. Il leur montre plutôt une manière différente de vivre.
Être disciple de Jésus, ce n’est pas chercher à prendre la première place. C’est faire de la place aux autres.
Ce n’est pas chercher à être reconnu. C’est savoir donner un simple verre d’eau, même lorsque personne ne le voit.
Ce n’est pas prendre le péché à la légère. C’est avoir le courage de renoncer à ce qui nous éloigne de Dieu.
Et ce n’est pas chercher la victoire sur les autres. C’est avoir du sel en nous-mêmes, rester fidèle à Jésus et chercher la paix.
La question à nous poser aujourd’hui n’est pas : « Quelle est ma place ? » ou « Qui est le plus grand ? », ou encore « qui a la meilleure vision » ?
Mais plutôt : Est-ce que ma manière de vivre fait de la place aux autres ? Est-ce qu’elle les rapproche de Jésus ? Est-ce qu’elle contribue à la paix ?
Être grand aux yeux de Dieu, ce n’est pas prendre davantage de place, mais permettre aux autres d’en avoir davantage auprès de Jésus.
